La saison du Voile d’Hiver est ce moment essentiel où se réunissent les familles, où l’on conte aux plus jeunes des histoires d’autres temps pour faire briller quelques étincelles dans leurs rétines. Alors, pour ce Gnuméro Spécial nous nous sommes dit qu’il serait intéressant de vous donner un conte, pas n’importe lequel, une adaptation d’un conte connu de tous. Il vous sera ainsi plus simple de comparer l’impact des deux cultures. N’hésitez pas à conter cette histoire à vos rejetons qui en ressortiront pour sûr plus éduqués.

 

Qu’importe où l’on aille au pays des animaux, il y a dans l’écho le bruit de nombreuses louanges, toujours à propos du même héros national dont on prétendait qu’il était le plus rapide et le plus beau du royaume. Seulement, il n’y avait de preuves que pour le premier point : En effet, il était si véloce qu’il n’était pas donné de le voir très longtemps. C’était nul autre que le coursier officiel du royaume, chargé de voyager d’un bout à l’autre du pays pour passer des missives dans les plus brefs délais. On le nommait le Lièvre.

 

Il avait de bien nombreuses admiratrices qui ne manquaient pas de lui envoyer des lettres dans le mince espoir de l’apercevoir ; mais il générait aussi une certaine jalousie chez d’autres. Il y avait notamment une tortue nommée Tormojonctue qui ne pouvait pas supporter sa gloire. Elle voulait elle aussi être admirée de tous. Hélas contrairement à lui, elle n’avait pas été graciée par la nature, il était mathématiquement impossible qu’elle puisse le dépasser un jour. Alors elle réfléchit afin d’établir un subterfuge, un moyen d’humilier ce prétentieux animal… Une de ses amies, plus digne qu’elle sûrement, lui proposa de se la jouer collectif en le défiant à la course : Il suffirait de cacher une centaine de tortue derrière des arbres pour que le lièvre se sente toujours devancé en chaque instant. Tormojonctue répliqua que la ruse serait trop aisée à repérer et pourrait apporter la honte à toutes les tortues du Royaume. S’il devait y avoir une course, elle voulait la réussir par elle-même sans quoi ce ne serait pas une vraie victoire.

 

Elle s’enferma ainsi un long mois dans son garage afin de bricoler un système de propulsion par fusée, elle avait bien rafistolé son système et le pensait ainsi sans failles. Bien arrogante elle annonça la course à travers une bonne centaine de missives afin de s’assurer que tout le monde viendrait la voir gagner. Le lièvre lui-même s’en trouva flatté et saisit de bon cœur cette nouvelle occasion pour démontrer qu’il est bien meilleur.

 

Malgré tout, le jour de la course, c’est en riant qu’il découvrit que son adversaire n’était autre qu’une misérable minuscule petite tortue qui avait eu à venir plusieurs heures à l’avance pour ne pas être en retard. Ainsi soit-il, il ne refusa pas le défi car cela lui laissait une occasion inopinée pour faire une petite sieste bien méritée. Il narguait la tortue du regard même jusqu’à la ligne de départ sans même faire l’effort de faire semblant d’être prêt à courir.

 

La Tortue enrageait au plus profond d’elle-même et ne manqua pas à l’annonce du départ d’activer la toute la puissance de ses fusées, elle fut ainsi propulsée jusqu’à l’autre bout du parcours. Le Lièvre bondit en arrière en voyant son allure et se mit à la courser de toute l’énergie de ses pattes. Rien y faisait, il avait pris trop de retard, à son arrivée la foule portait déjà la Tortue dans ses bras, la médaillant et scandant avec joie : « Les tortues vont plus vite que les lièvres ! »

 

Très vite la presse locale fit les grands titres de l’événement, c’était une humiliation publique. Le Lièvre fut renvoyé de sa fonction pour mettre l’audacieuse Tortue à sa place… Dans un effet boule de neige, sa femme qui ne l’aimait que pour sa gloire finit par le quitter à son tour, prenant avec elle ses nombreux enfants. N’ayant plus rien pour lui, noyé dans le chagrin et la honte, il se passa la corde au cou.

 

Quant-à-elle, la Tortue prit joyeusement la fonction de coursière, mais on ne peut qu’admettre qu’elle ne s’en sortait pas aussi bien que son prédécesseur. Sa fusée était bonne pour les accélérations soudaines mais certainement pas pour des trajets réguliers et répétés, il aurait fallu construire un tram pour ça. La population du pays relativisait, au fond ils n’étaient pas si pressés de voir le courrier se livrer, et au moins on avait le temps d’admirer la tortue, contrairement au lièvre !

 

Pour ne pas être trop à la ramasse, la Tortue continuait tout de même d’utiliser sa fusée encore et encore, jusqu’à ce que cette dernière finisse par exploser au milieu d’une de ses courses. Des gerbes enflammées se mirent à se répandre sur les arbres ambiants, et s’agrandir dans un immense brasier. La tortue se précipita autant qu’elle put afin de prévenir le reste du village de l’incendie… Hélas, elle était bien trop lente et se retrouva impuissante face à la catastrophe.

 

Ainsi brûla le pays des Animaux et tous ses habitants, tout ça à cause de l’orgueil d’une simple Tortue, qui ne put admettre que tout se serait mieux passé si au lieu de courir elle avait fait ce en quoi elle était la meilleure : Protéger.

 


Allifeur Tournepignon