Une clameur était née à l’orée des arbres.

 

A toute distance où portait le regard, sous les frondaisons basses, sourdait une plainte rauque et extatique, emplissant l’air d’un goût piquant. Il s’y mêlait une tension, qui rendait les souffles des hommes présents presque tangibles, ainsi qu’une dose, subtile et âcre, de peur.

 

Un bruit siffla, le moulinet d’une arme qui fend l’air, alors qu’un fantassin, nerveux, s’agitait, regardant devant lui entre les flocons virevoltants.

Il était ceint d’un tabard bleu et or, à tête de lion, mais le tissu portée jadis avec tant de fierté était déchiré et élimé, et les yeux du jeune homme, qui s’étaient un jour emplis d’orgueil alors qu’il quittait Hurlevent, étaient à présent parfaitement hagards.

Une crispation secouait sa mâchoire, un tremblement agitait ses mains. Il se trouvait très légèrement en surplomb, avec ses comparses, sur une bute qui dominait une large étendue glacée et déserte, avant que ne commence la forêt. Des pins étroits, dont l’ombre énorme s’étendait dans les rayons mourants du jour, et en dessous, elle se rapprochait.

 

La clameur.

 

C’était elle qui les glaçait tous jusqu’aux os, davantage encore que la main décharnée du vent qui précipitait contre leurs armures des bourrasques de neige.  

Aucun d’entre eux, tous ces soldats alignés, leurs bottes lourdes et malhabiles s’enfonçant dans la poudreuse, ne se différenciait vraiment du jeune fantassin. Tous, lassitude, colère ; tous, avaient bradé depuis longtemps le moindre soupçon d’espoir contre la carapace de la résignation, plus solide encore que leurs armures éprouvées, et c’étaient armés de cette seule protection qu’ils regardèrent les morts vivants se profiler dans les fourrés.

 

Leurs têtes affreuses, leur chair pâle et étirée sur leurs os, s’offrirent à la lumière alors que les non-morts jaillissaient, en un flot discontinu de la forêt, comme si les arbres menaçants crachaient de leur sein la funeste armée.

Cuirasses brisées, armes fendues, un des morts vivants avait même encore la flèche qui l’avait envoyé au trépas plantée au travers de son tabard aux couleurs de l’Alliance, souillées de son sang.

 

Un frémissement agita les troupes humaines alors qu’elles avaient sous les yeux nombre de leurs frères déchus, transformés en pantins mutiques, mais aucun ne recula. Qui aurait pu dire si c’était la lassitude qui leur avait enlevé toute envie d’encore espérer voir le jour prochain se lever, ou le courage, l’habitude, ou la vengeance, qui les faisait encore se visser sur le sol, face à la masse mouvante de leurs adversaires.  

 

« Armes au clair ! »

 

Un cri, qui dissipa le silence, chape de plomb qui s’était abattue sur les épaules des vivants alors que leur destin s’avançait, lentement mais avec aplomb, devant leurs faces creusées. Les non-morts ne connaissaient pas le mot « retraite ». Dans le crissement uniforme du métal, des dizaines d’éclats métalliques brillèrent à la lueur de l’astre solaire quand les soldats arrachèrent leurs armes à leurs fourreaux.

 

« POUR L’ALLIANCE ! »

 

Un ultime souffle, commun, comme si l’armée entière avait battu d’un seul cœur, et le mugissement des soldats retentit dans l’air glacé, pour garder à distance la peur, vieille amie, et unique constante de leur lutte désespérée.

Bientôt, la neige immaculée, avide, se gorgerait de rouge.

 

– Récit rapporté d’une bataille durant la campagne du Norfendre, frontière des Grisonnes, par le Sergent réformé A.E. Ashland.

 

A.E.ASHLAND

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