Tobias Argant était de ceux qui aiment avoir un quotidien réglé comme du papier à musique. C’est d’ailleurs en grande partie pour cela qu’il avait rejoint les services de poste royaux. Il appréciait se lever aux aurores, aux alentours de la cinquième heure, prendre une tasse de café avec deux sucres après avoir fait ses ablutions, embrasser son épouse et ses trois filles avant de grimper sur son cheval, le vieux Bobi troisième du nom. La quarantaine lui réussissait bien, à Tobias. Il avait déjà vu passer deux générations de Bobi, tout comme son père avant lui.

A cheval, il faisait le tour des grandes fermes et des bourgades de la Forêt d’Elwynn. Il était né à Comté de l’Or, et il espérait ardemment lâcher son dernier souffle en ces lieux, avant d’être enterré au fond du jardin, sous le vieux Chêne, avec tous les aïeux que compte la longue et simple lignée des Argant.

Sa tournée, il l’a commençait toujours par le village lui même. Il aimait bien rentrer à l’auberge de la Fierté du Lion aux alentours de neuf heures, lorsque les lieux étaient souvent déserts de toute dépravation. Il causait un peu avec l’aubergiste, s’envoyait un second café, puis partait vers le sud pour y délivrer le courrier. S’il n’avait pas de retard ou de mésaventure en route, il arrivait à la ferme des Sansal à l’heure du déjeuner, pile à temps pour mettre les pieds sous la table.

 

Les Sansal, Tobias aurait pu en causer pendant des heures.  Marguerite Sansal était tout ce qu’il y a de plus banal. Un nom de fleur, pour une femme pourtant peu gâtée par la nature. Bas du front qu’elle était, la Marguerite, et ce, au sens propre comme au figuré. Parfois, le facteur se plaisait à penser qu’elle ressemblait davantage à une de ses vaches, de celles qui font bien plus de crème que de lait – et surtout de la bonne viande – qu’à un de ces boutons délicats du jardin que sa femme entretenait comme la prunelle de ses yeux.

Marguerite, elle n’avait de léger que sa cuisine, et encore, avec l’âge, elle perdait l’art de battre la pâte. Si elle avait vu passer le même nombre de printemps que sa Margaux, la Marguerite, elle en paraissait le double. Et surtout, contrairement à sa tendre épouse qui, telle une bonne bouteille de vin, se bonifie avec l’âge, Marguerite Sansal avait plutôt tendance à se faner, au fil des saisons.

 

Se moquer des Sansal était l’un des passe-temps favoris de Tobias. Cela lui occupait l’esprit pendant une bonne partie de l’après-midi, alors qu’il reprenait sa course en direction de l’Est. Vers la quinzième heure, il s’arrêtait à la ferme des Angenoux, au moment où les bougres terminaient une journée de travail débutée au lever du soleil. Parfois, le facteur les enviait de pouvoir retrouver bière fraiche, causeries et coin de feu à une heure ou il n’était, quant à lui, qu’au milieu de sa journée. Mais les agriculteurs et bûcherons du Val d’Est vivraient une ou deux décennies de moins que lui, et ils passeraient la dernière à être si endolori  qu’aucun bain de pieds ne pourrait y changer.

 

Les Angenoux étaient beaucoup plus sympathiques que les Sansal, mais pour le coup – et Tobias se gardait bien d’y voir une cause à effet – beaucoup moins amusants. Torgal Angenoux avait eu cinq fils là où Tobias s’était arrêté à trois filles, et le bûcheron passait son temps à le lui rappeler.

 

“Rien qu’à eux seuls, y font tourner la scierie, mes fils.” “Comment feras-tu, toi, avec toutes tes filles ? Tu en mettras trois sur l’dos du vieux Bobi pour faire le seul travail qu’un d’mes gars pourrait accomplir ?”

 

Tobias se contentait d’un sourire aimable. Evidemment qu’il regrettait de ne pas avoir eu de fils. Ne serait-ce que pour ne pas avoir la frayeur en rentrant le soir de le retrouver à la Fierté du Lion, au milieu de tous ces énergumènes. Mais il n’aurait jamais échangé son royaume pour un cheval, cet univers féminin pour un fringuant Bobi, ou pire, pour l’un des fils Angenoux, fort comme un Chêne, mais aussi creux qu’un tronc du même arbre.

D’ailleurs, il redoutait ce moment ou le vieux Angenoux viendrait frapper à sa porte pour autre chose qu’un colis à livrer ou une prune à siroter, venant chercher son Emilie ou sa Gabrielle pour leur présenter l’un de ses gaillards. S’il n’écoutait que lui, Tobias ferait de ses filles des nones, quitte à ce qu’elles deviennent vieilles filles. Ainsi, elles prendraient toujours soin de lui. Car l’autre avantage à être seul loup dans la bergerie, ou unique berger dans la meute de coyotes – cela dépendait des jours – était d’être dignement traité comme le père de ses filles. Choyé, adulé, gâté. Margaux en ressentait même parfois une certaine jalousie.

 

Après son passage au campement des bûcherons du Val d’Est, Tobias prenait la route en sens inverse, vers Comté de l’or. Un retour est toujours plus long qu’un départ, d’autant plus que Bobi avalait les miles avec plus de difficulté. Les routes vers les Carmines étaient moins surveillées par les Gardes de l’Urbaine et la Milice locale, disait-on, si bien qu’il lui était arrivé de rencontrer quelques malfrats qui avaient obligés son vieux canasson à retrouver ses jeunes années pour filer à toute vitesse loin de là.

 

Il faisait alors une dernière escale – sa préférée –  auprès des Dusseliers. Plus que des voisins, ils en étaient devenus des amis. Enfin, il appréciait surtout la Dusselière, comme il aimait à la surnommer. Il en avait été fou amoureux, dans ses jeunes années. Il avalait alors les miles bien plus vite, suivant son facteur de père, pour tenter de l’apercevoir quelques instants dans la ferme familiale, qu’elle avait repris seule. Elle ne manquait pas de courage, la Dusselière. Mais sans doute d’un peu de jugeote, pour être restée auprès de son vieux père. Le vieux Laurie n’était pas un mauvais gars, Tobias devait bien l’admettre, mais s’il avait la tête dure, il en demeurait pour le moins mal embouché. Il sifflait Rosie comme ses chiens, et Tobias le soupçonnait même de les battre parfois sans distinction, sous le coup de la colère. Rosie, elle, avait développé ce qu’ils aimaient à surnommer “la surdité sélective”, demeurant sourde comme un pot à ses pérégrinations, dès qu’il passait la seconde bière. Tobias n’avait jamais compris pourquoi Rosie ne l’avait pas épousé. Le vieux Laurie s’y opposait formellement, mais pour elle, il aurait été prêt à quitter son Elwynn natale pour tenter sa chance en ville ou ailleurs.

 

L’année d’après il rencontrait la brave Margaux, un soir de fête de la Sanssaint. Il l’a connaissait depuis toujours, sa Margaux. Déguisée en sorcière, elle n’en avait pourtant que le nez. Un peu timide, mais pas si laide. Un regard de chat, et une peau qui en ferait pâlir le satin.

De cette folle soirée d’insouciance elle était tombée enceinte de son aînée, et bon gré mal gré, il avait fini par l’aimer, sa Margaux. De cette affection aussi solide que le roc, là où le magma brûlant de la passion n’avait laissé qu’un désert qui ne peut voir pousser que la pierre.

 

A la tombée de la nuit, alors qu’il quittait la ferme des Dusseliers, il se laissait toujours aller à penser à Rosie. A sa jolie fossette lorsqu’elle lui avait sourit en l’apercevant sur le pas de sa porte, à ses courbes délicieuses lorsqu’elle s’était penchée pour lui servir du thé, et surtout à la vie qu’ils auraient pu avoir ensemble. Il y songeait, y fantasmait parfois. Mais les lueurs de Comté de l’or, les contours de sa chaumière qui se dessinaient sous les rayons de lune alors que la nuit était d’encre le ramenait toujours à la raison : là ou Rosie était le fruit interdit d’un jardin qu’il aimait cultiver en secret, Margaux était la main qu’il tiendrait jusqu’à son dernier souffle, sur son lit de mort.

 

Mairi Elisabeth O’Hara

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