Chers lecteurs,

C’est sans aucune tristesse mais avec une certaine mélancolie que je prends la plume dans ce qui est sans doute la toute dernière bafouille du Garnement. A ceux qui avaient pris des paris quant à la longévité du journal – et j’ai eu l’occasion d’en rencontrer certains – sachez que je m’excuse auprès des plus optimistes, pour leur avoir fait perdre de l’argent. D’autres, parmi les plus anciens hurleventois, doivent se réjouir d’avoir eu raison.

Visiblement, ce qui parvient en cette ville à traverser les âges, est embarcation avec pour doctrine de ne pas faire trop de vagues, au risque de se fracasser contre un récif, et ce, même avec à son bord les marins les plus téméraires. Mais on dit souvent que les relations les plus passionnelles sont les plus courtes et les plus destructrices, et le Garnement a pour fâcheuse tendance d’être plus sprinteur que marathonien, et d’apprécier davantage l’amour si fusionnel qu’il frôle avec la haine que de voguer sur une mer si placide que l’on en distingue les grands fonds.

Jusqu’ici, il n’y a perdu que peu de plumes. Plus fier de ce qui à ses yeux demeure des avancées, que les quelques échecs qu’il a essuyé.

 

Avancées, à travers les battements d’ailes – parfois imperceptibles comme ceux d’un papillon, mais avec des conséquences tangibles, quoi qu’en disent les biens pensants ou les mauvais penseurs – telles que l’annonce d’un mandat du Chancelier des affaires urbaines pour une durée de cinq ans (chose qui n’était inscrite nulle part, et inconnue de tous, même du principal concerné) ; la refonte du code des délits et des crimes (dont le Garnement n’est pas responsable mais demeure – il aime s’en enorgueillir – un accélérateur) ;  mais surtout pour avoir franchi une marche de l’abrupte escalier vers la libération de l’information et de l’expression du peuple par rapport aux autorités élues ou nommées par le Roi.

A chaque fois que nous vous avons invité à donner votre avis, vous avez répondu. Vous nous avez écrit, pour nous remercier, pour nous faire part de votre mécontentement et parfois même pour nous mettre en garde d’oser vous demander votre avis et de l’exposer au grand jour.

Evidemment, ce serait présomptueux de dire que le Garnement a permis de changer les choses, ce n’est pas le cas. Mais oui, j’estime que nous avons avancé de quelques pas dans la définition précise de ce qui relève d’outrage au Roi et au Royaume par rapport à l’outrage aux autorités, de ce qui relève ou non du droit d’informer et de la liberté de s’exprimer.

Il y aura toujours des dérives, dans un sens comme dans l’autre, mais si nous vous avons donné un moyen d’expression, ou même l’envie de vous exprimer, que ce soit pour condamner ou cautionner, alors nous n’aurons pas gâcher des pots d’encre, abattu des arbres à tours de bras et affronté une capricieuse imprimerie gobeline pour rien.

Des ennuis, le Garnement en a connu un certain nombre. Souvent fades et coutumiers au frais gardon un peu naïf qui esquisse ses premiers pas de danse sur la piste hurleventoise, un soir de bal. Il y a eu des menaces, des avertissements, de la séduction et des tentatives de corruptions de gens si divers que cela en devenait divertissant.

Certaines enquêtes ont donné lieu à des affaires solides et concrètes – n’en déplaisent à ceux qui, nous considérant comme profanes, s’inquiétaient que l’on raconte « n’importe quoi, n’importe comment ». D’autres n’ont pas abouties. Et en dénouer les noeuds nécessiterait des trésors de diplomatie et une fortune de patience, de celles qui induisent la capacité à voir poindre les premiers cheveux blancs, avant de pouvoir enfin noircir le parchemin vierge de ce qu’on appelle du tangible et du solide, qui ne soit pas de la désinformation.

Evidemment, on ne peut pas être apprécié de tous. Un tel cas serait presque inquiétant quant à la santé mentale des hurleventois et la dérive autoritaire de nos institutions. Même sans se placer comme l’unique chevalier blanc, seul face à une ville entière de perversion, qu’elle prenne le tabard bleu et or ou le vert du lierre qui pousse, je savais que le Garnement, s’il était lu, allait créer des mécontents. L’objectif n’était pas d’être aimé, d’autant plus que si les vérités sont toujours bonnes à entendre, elles en demeurent pour le moins déplaisantes à l’oreille. Non, la seule mission était d’offrir la possibilité à tous ceux doté d’un minimum de jugeote de pouvoir s’exprimer en ayant une chance d’être entendu.

Si le Garnement tire sa révérence aujourd’hui, c’est par lassitude, et par inquiétude vis à vis des derniers évènements qu’il se gardera de véritablement commenter –  l’enquête étant toujours en cours – si ce n’est pour s’interroger sur le poids d’un seul témoignage dans une affaire aussi grave, quant aux conséquences pour les accusés. A toi, témoin qui a tout fait pour préserver ton anonymat, n’avais-tu donc aucun courage, pour porter tes accusations à voix haute ? L’héroïsme est donc de ne pas intervenir lorsqu’on est témoin d’un crime, mais d’observer dans l’ombre pour rapporter ensuite ? Avec toutes les âneries que le Garnement a entendu, lui-même aurait sans doute beaucoup à témoigner, davantage pour le pire que pour le meilleur.

Nous nous étions préparé à recevoir quelques corrections. Pas à jouer à un jeu d’échecs ou, à défaut d’être accusé de vouloir faire échec et mat au Roi, on oscille toujours entre le cavalier et le fou, dans le seul but d’éviter d’être un simple pion.

Je remercie tous ceux qui nous ont lu, commenté, écrit – qu’ils aient été publié ou non – apprécié, encouragé, ou critiqué.

Je remercie tous ceux qui ont prêté leur plume, que ce soit de manière permanente ou une seule et unique fois. Ceux qui ont fureté aux coins des ruelles, ceux qui ont tenu les comptes, distribué les journaux, imprimé, dessiné, établi de nombreuses relations, ceux qui ont eu le courage de signer les papiers à leurs noms.

Je remercie surtout ceux qui ne sont pas amateurs d’échecs pour avoir été là, aussi imperméables que le granit sur lequel ricoche l’eau sans jamais s’y infiltrer, et ce, qu’ils soient garnement ou non.

Le Garnement est mort

Vive les garnements !

 

 

Mairi Elisabeth O’Hara