Rencontrer Karven Stolen a quelque chose de surprenant. On s’attend à découvrir un militaire comme il y en a par dizaines :  rude, statique, d’une froideur liée à son statut,  et d’une raideur résultant de sa fonction ; mais c’est un homme franc et amical qui se présente à vous, bien loin des caricatures qu’un garnement pourrait avoir de ceux qui représentent l’autorité. Si le Major Stolen a sans doute plus de titres et de médailles que ce portrait comporte de lignes, il ne le montre que peu, et ne s’en enorgueillit pas.

Au prime abord et lorsqu’il est en civil, Karven Stolen apparaît comme un combattant de l’alliance parmi d’autres. L’armure est pratique, protectrice et usée. La démarche franche, militaire, de celle d’un homme qui sait où il va, et qui n’a pas le temps de flâner.

La carrure, elle, est moyenne sans être ordinaire. Le mètre quatre-vingt bien tassé, la stature droite, carrée, sans être ostentatoire. Le Chevalier n’est pas une armoire à glace ou une montagne de muscles, mais son corps demeure un outil affûté, marqué par des années d’entraînement et de guerre.

 

Des guerres, il en a vécu beaucoup, et ce dès l’enfance. Fils de Clark Stolen, sergent au sein du régiment d’infanterie du Royal Hurlevent, il baigne dans le milieu militaire dès la naissance, sa mère Mia Stolen fuyant même dans les montagnes d’Elwyn après la chute d’Hurlevent en l’an 5, alors que le très jeune Major n’est qu’un nouveau né.

Trois ans plus tard, son père est fait Chevalier en récompense de son service, et obtient des terres en Elwyn, que Karven semble toujours chérir. Le lopin de terre qui devient le domaine Stolen, s’il n’est pas très grand, demeure cependant une source de fierté pour le Major qui en est l’héritier, et qui semble être le parfait reflet de cette noblesse d’épée, basée sur la méritocratie, faite de sacrifices, de sang et de larmes.

 

Arrivé à l’adolescence, cet esprit militaire se forge par la pratique des armes et de l’équitation, Karven suivant assidûment une formation qui l’entraîne sur les pavés d’un chemin déjà emprunté par son père, mais aussi de nombreux membres de sa famille.

De ses vingt à ses vingt-sept ans, le futur Major alterne entre le combat sur divers fronts – notamment les Steppes Ardentes, où il se voit décerner une médaille de mérite militaire – et la gestion du domaine familial, lorsque Clark Stolen est lui même appelé à prendre les armes pour rejoindre le front.

 

C’est en 32 qu’il rejoint finalement le Guet Urbain, suite à une décision de son père. Celui-ci le trouve “trop orgueilleux” et voit dans la Garde l’occasion de lui donner une “bonne leçon” d’humilité. Ainsi, bien que Karven ait déjà fait ses preuves, il recommence pourtant en bas de l’échelle alimentaire de l’Urbaine, en tant que simple recrue.

Passer du militaire au garde n’est pas aisé, on y fait face à une “violence plus vicieuse, moins frontale”, raconte t-il. Si le but avec un grand B – celui du maintien de l’ordre et la pérennité du Royaume – demeure le même, la manière d’y parvenir requiert quant à elle davantage de diplomatie :  “la Garde a pour principale arme sa langue, avant même d’avoir à tirer l’épée de son fourreau” déclare ainsi le Major. D’ailleurs, le Guet Urbain rencontre deux types de fauteurs de troubles, parfois antagonistes, toujours sources de danger : des petites frappes au grand banditisme, les gardes restent le paratonnerre privilégié sur lequel s’abat toutes les foudres.

 

Des séquelles de ses gardes, certaines sont plus visibles que d’autres. A la plus spectaculaire, qui se traduit par une orbite vide pudiquement camouflée par un cache-oeil, s’ajoute une frustration toujours perceptible d’une enquête qui aux yeux du Major n’est toujours pas bouclée.

Et pourtant, elle date au début de l’an 34, la belle Hurlevent est alors soumise à un contexte électoral tendu, mais surtout aux méfaits des “Tueurs à la Rose”, un groupuscule de tueurs à gage qui offrent leurs services au plus offrant. Lors de cette fastidieuse enquête, il perd son oeil droit dans un combat épique qui lui fait abattre deux hommes, mais qui lui cause un coma de près d’un mois. De cette affaire opaque liée à un noble corrompu, il parviendra à faire tomber bien des têtes, mais demeure insatisfait, se focalisant sur celles, mauvaises, qui tiennent toujours sur leurs épaules.

En effet, avant d’être chevalier, ancien militaire, major et garde, c’est un véritable enquêteur qui se dessine derrière l’uniforme de Karven Stolen. Dans une autre vie ou pour ces vieux jours, l’homme serait sans aucun doute amateur des puzzles les plus complexes. Il semble apprécier davantage les différentes phases d’une enquête, croiser les sources, les interrogatoires et les tergiversations que les arrestations qui en découlent. Le goût du travail bien fait, de l’ordre et de la précision, tant dans les mots que dans les actes. D’ailleurs, s’entretenir avec l’actuel Chef du Service Enquêtes est aussi agréable qu’à ses risques et périls, l’homme incitant autant à se confier qu’il ne se livre lui même.

 

A cet attrait pour dénouer les mystères, surtout s’ils représentent un danger pour la sécurité du Roy et de ses sujets, s’en dégage un autre, sans doute moins instinctif mais tout aussi inébranlable : la pérennité du Guet Urbain lui même. Derrière les grades et les uniformes, le Major s’attache à ses hommes. Tous différents, parfois peu diplomates, avec un passé qui leur est propre. Si on lui demande un souvenir particulier de ses multiples patrouilles, il préfère raconter, au lieu de ses faits d’arme, des anecdotes tel que le bizutage bon-enfant des jeunes recrues (que la Rédaction taira, pour ne pas décourager les plus téméraires !). Plus qu’une institution, le Guet est à ses yeux une grande famille, avec les avantages et les inconvénients que cela représente. Il a d’ailleurs beaucoup perdu, durant ses longues années en tant que garde. Mais s’il n’hésite pas à faire des projets d’avenir, qu’il veille sur le domaine familial, et qu’il a plusieurs fois dû endosser à nouveau l’épaisse armure du militaire, il demeure avant tout indissociable du Guet Urbain, veillant sur ses hommes comme se doit de le faire un Major, mais sans doute aussi comme un père.

 

Mairi Elisabeth O’Hara