Pour ce second portrait de “Ceux qui font Hurlevent”, je décidais de m’entretenir avec un homme qui, s’il n’est pas hurleventois, a cependant beaucoup à raconter.

Si le trajet en griffon vers les Bois de la Pénombre est rapide, quelques battements d’ailes séparant le bois à la capitale, l’ambiance, elle, change de tout au tout. Dès le survol de la forêt, la température chute alors qu’une brume épaisse s’installe. Un genre de brume particulier, presque romanesque, dans laquelle s’engouffrent les héros juste avant de faire une rencontre malencontreuse et souvent fatale.

Arrivé dans le village, cependant, cette sensation de danger immédiat s’estompe. L’endroit est austère, mais on devine la vie derrière les murs épais des bâtisses et un ciel couleur encre. Sombre Comté est peut être entouré d’êtres qui devraient être morts, mais un coeur bien vivant fait battre le village à un rythme lent, presque serein.

 

Le commandant Norlf Brandacier ressemble beaucoup au petit village dont il est maire : un havre de tranquillité, une présence rassurante dans l’inquiétude qui plane en permanence à l’orée des arbres centenaires. Il n’est pas phare dans la tempête, mais une lumière plus diffuse, plus stable aussi, qui embrasse la pénombre plus qu’elle ne la combat, l’accueillant à bras ouverts, comme une vieille ennemie qu’on a appris à respecter plus qu’à redouter, avec le temps.

 

L’homme a la cinquantaine, et il est marqué par ce temps passé dans la forêt maudite. Il y est né, bien avant que la pénombre ne s’y installe, dans cette époque où les bois n’étaient qu’une extension de la splendide Elwyn.

Pourtant, rien ne le destinait à y retourner, Norlf s’engageant dans une carrière de musicien, “pour gagner sa croûte, mais surtout pour les filles”. Il y a six ou sept ans, le saltimbanque rencontre Drokan Fortepoigne par hasard, au détour d’un chemin du paisible Hurlevent, et décide aussitôt de rentrer au bercail, même si celui a bien changé. Le commandant Fortepoigne prend une retraite bien méritée un an après l’arrivée de Norlf. Celui-ci récupérera peu après cette fonction.

Veilleur dans l’âme, mais esquinté par ses veilles, il manque à Norlf Brandacier un oeil et une jambe, remplacée tant bien que mal par une prothèse. Difficile de l’imaginer saltimbanque et “jeune fou”, comme il définit lui même ses jeunes années. Cependant, on oublie vite les cicatrices qu’il ne tente pas de camoufler. Malgré un chapeau rapiécé fixé sur le crâne – dont il ne se sépare jamais – l’homme dégage une autorité perceptible, et le charisme de ceux qui n’ont pas besoin de hausser le ton pour être écoutés.

Cette autorité innée le rend d’ailleurs sympathique, amateur de blagues plus ou moins délicates, mais souvent amusantes, et visiblement très complice de ses hommes.

Il sait inspirer la confiance, se débarrassant d’un revers de la main et d’un verre d’alcool de la rigidité inhérente à sa fonction. Norlf Brandacier est un meneur d’hommes, épuisé par ses titres. Il admet d’ailleurs détester être maire. Là où la plupart des hommes y verraient la réussite de leur ambition, il ne perçoit qu’un fardeau qui l’oblige à user de sa langue autant que de sa hache, qui plus est dans une modération qui semble lui tirer le plus grand ennui.

 

Mais lorsqu’il parle des bois de la Pénombre ses yeux s’animent. Si la forêt n’aspire que la crainte à la majorité des gens, elle est, aux yeux alors enfantins de l’homme qui y est né, toujours aussi extraordinaire, pénombre ou non. Il résume d’ailleurs lui même très bien ce sentiment, en expliquant “qu’avant, c’était une forêt magnifique pour tout le monde. Maintenant, elle l’est seulement pour moi.”

 

 

Mairi Elisabeth O’Hara