Je rencontre Dragonash Blackblade sur les quais du quartier commerçant, à l’endroit même où se tient chaque mardi le Grand Marché. Le forgeron a la trentaine, et elle lui réussit plutôt bien. D’une taille moyenne, l’homme est athlétique. Evidemment, je ne m’attendais pas à rencontrer un rat de bibliothèque, mais la forge et le travail du marteau et de l’enclume sont perceptibles au premier coup d’œil : des muscles noueux à la tenue en cuir, simple et protectrice. Le cheveu est corbeau, épais, noué en catogan. Le regard azur est souvent amusé, parfois tranchant. Il scrute ce qui l’entoure de manière mesurée mais dépourvue de tout cynisme ou de lassitude. Les manières sont simples et le discours sincère sans être franc-du-collier. Dragonash n’a visiblement rien à cacher, et il ne se prête pas – grand bien lui fasse – à cette mode qui n’est pas nouvelle d’associer la curiosité et le désir au mystère.

Pourtant,  le destin de forgeron de Dragonash Blackblade était loin d’être gravé dans la pierre. Son prénom est une « erreur de frappe » me raconte-t-il, liée à l’étourderie passagère d’un gratte-papier qui aurait vu passer un dragon à sa fenêtre le matin de sa naissance, qui s’avéra, après vérification de ce dernier et dégrisement en règle, être qu’un simple griffon, sans aucun doute un peu téméraire.

 

Une erreur de frappe, et le voilà affilié à un prénom hors du commun. Les Enfants des Étoiles ont longtemps associé un regard ambré à une destinée épique, avant de ne le considérer uniquement comme un penchant inné pour le druidisme. Si Dragonash m’avoue ne plus se souvenir de son premier prénom, je doute qu’il considère que l’étourderie bureaucratique ait pu, d’une quelconque manière, influer sur sa destinée. D’ailleurs, si le bougre a fini par revenir à l’enclume, plus jeune, il était loin d’accepter l’adage « de père en fils ».

 

Pourtant, nul doute qu’il a la forge dans le sang, bien qu’il n’en fasse pas étalage. Ce n’est d’ailleurs pas un tort – dans cette époque un peu étrange ou l’on vend la peau de l’ours avant même de l’avoir tué – l’homme n’ayant pas l’orgueil tapageur ou la modestie faussement discrète. Il considère son aïeul comme un maître dans son art, duquel il ne serait qu’un simple successeur. A lui de s’en montrer digne. D’ailleurs, on ressent, outre l’amour filial, qu’il voue une véritable admiration à celui qui fut son père. Pour ses talents d’artisan, évidemment, mais surtout pour sa capacité à l’avoir laissé commettre ses propres erreurs et ses tergiversations afin de tracer son propre chemin, et tous ne mènent pas à la forge.

Des erreurs, il en a commises beaucoup. Attiré par une voie beaucoup moins noble que la forge, mais sans aucun doute plus rentable, si l’on est suffisamment téméraire pour ne pas craindre une mort prématurée, la corde autour du cou.

Plus que l’attrait de la richesse facile, le jeune Dragonash semblait sous le charme du frisson de l’interdit, le flirt du danger, comme un papillon tourbillonne inlassablement autour d’une flamme, quitte à s’en brûler les ailes.

 

De ses années à côtoyer des commerçants malhonnêtes et des petites frappes de plus ou moins grande longévité, il en a gardé quelques traces : une cicatrice à l’œil gauche, seul vestige d’une rencontre qui a mal tourné, mais surtout un passage par les geôles de la ville. Ce séjour en prison – outre l’introspection forcée liée au temps libre et à un régime digne du plus rigoureux des ascètes – lui permet de trier parmi la multitude de ses connaissances celles sur lesquelles on peut vraiment compter dans les mauvais jours, qui se résument à son père. Il lui rend visite, le récupère à sa sortie.

Sur le point de retomber dans ses vieux penchants, il rencontre une femme qui lui tient tête et qui deviendra plus tard Madame Blackblade. “Elle m’a mis une sacrée correction”, raconte -il, le sourire aux lèvres. Comment ? Je n’ai pas osé demander. Quoi qu’il en soit, elle l’encourage à accepter son héritage. Les deux semblent aussi unis que la faucille et le marteau, dans la vie comme dans les affaires.  

 

Aujourd’hui, nul doute que l’artisan est un passionné. Lorsqu’il évoque son plus bel ouvrage, « l’exécutrice cœur de lion », ses traits s’illuminent pour ne refléter qu’un plaisir évident, presque enfantin. Plus forgeron que chevalier, il décrit ses créations et sa difficulté à travailler le foudracier, qui lui demanda près d’un mois de travail.

« C’est en forgeant que l’on devient forgeron » résume parfaitement l’état d’esprit de Dragonash. Il a récupéré les plans, parfois rares, dont disposait son père, et les a étoffés. Il s’est renseigné sur la pierre, et cherche encore deux plans pour parfaire ses connaissances. Je ne doute pas qu’il parviendra à les dénicher, mais une fois chose faite, de nouveaux s’ajouteront à la liste. Les quêtes sans fin sont souvent les meilleures, et le forgeron ne garde qu’un seul principe, l’envie.

C’est sur ce critère simple et efficace qu’il a lancé le Grand Marché, et qu’il recrute désormais de nouveaux artisans aux spécialités diverses.  

C’est encore sur ce critère qu’il a fini  par apprendre le métier de son père, mais aussi à se servir de ses épées, car « manier une arme permet de mieux la comprendre. La comprendre permet de mieux la forger ».

Enfin, c’est de l’envie qu’aboutit un travail bien fait. Et du travail bien fait qu’il semble tirer l’essentiel de sa fierté.

Une fierté qui est loin d’être celle, tape à l’oeil, du dragon. Mais qui traverse les années avec une détermination sans faille.

 

 

Mairi Elisabeth O’Hara

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