Un sujet bien sérieux pour l’éditorial de ce premier – et j’ose espérer, sans doute un peu naïvement, qu’il ne soit pas le dernier –  numéro du Garnement. Sans doute aurais-je préféré vous parler de choses badines, du dernier cabaret en vogue, des gardes-du-corps qui semblent être devenus le dernier accessoire tendance, ou encore de quelques ragots juteux car d’une inutilité frappante.

Mais une planète étrangère de la taille d’Azeroth est apparue, donnant du sens à la peur infondée que le “ciel nous tombe sur la tête”. Argus. Un astre hors norme, dont la gangrène et le fel sont visibles depuis les nombreux miradors de la ville, habituellement privilégiés des amoureux peu farouches qui comptent admirer le ciel étoilé.

Maudite soit-elle, cette planète ! Venir interrompre la douce torpeur d’Hurlevent ce huitième mois de l’année. Maudite…! Nous empêchant de nous prêter au bavardage, au badinage, malgré la guerre. Vous me direz, et sans doute à raison, que ces dernières années nous ont apporté tant d’horreurs, que l’on finit par s’y habituer. Et qu’établir un quotidien dans l’adversité est une preuve de courage. Continuant à arpenter la vie du mieux qu’on le peut.

Et oui… Nous ne sommes pas tous des héros, capables de terrasser un démon d’un coup d’épée, de charger à un contre dix et d’en ressortir vivant, d’assomer une harpie d’un coup de coude adroit tout en protégeant la veuve et l’orphelin de l’autre (bras, pas coude, vous l’auriez compris).

Non, nous sommes la veuve et l’orphelin. Des gens extraordinaires par l’ordinaire de leur vie. Des individus qui ont eu plus ou moins de chance sur l’origine de leur naissance, de leur bonne fortune, et qui demeurent héroïques dans leur simple capacité à se lever chaque matin pour accomplir leurs maigres tâches. C’est nous qui faisons vivre le Royaume, en forgeant, cousant, cuisinant, concoctant, en coupant du bois, en soignant et en travaillant la terre. On appelle cela “l’effort de guerre”.

Cette chose étant dite, j’en viens au coeur du sujet : a t-on le droit de se questionner, de s’interroger et de s’inquiéter, sans pour autant être considéré comme un fauteur de trouble, qui va à l’encontre de la politique du Roy ?

Pour avoir connu, sans doute comme un grand nombre d’entre vous, une vie difficile sur des terres inhospitalières, régies par la loi du plus fort, jamais au grand jamais je ne remettrai en cause le bien fondé du Royaume, la bienveillance du Roy, du simple fait du sang héroïque qui coule dans ses veines. L’ordre vaut toujours mieux que le chaos, si l’on veut que la veuve ait une chance de trouver un nouveau mari, et l’orphelin un toit au dessus de sa tête et un repas chaud tous les soirs. Non, il ne s’agit nullement de remettre en cause l’ordre établi, mais simplement de témoigner de l’inquiétude sur un avenir plus qu’incertain. On peut accepter une mort plus ou moins héroïque, mais en toute connaissance de cause. Réclamer d’avoir toutes les cartes en main, qu’on soit un grand soldat de l’alliance ou un simple cultivateur. Accepter la douleur de la perte, le danger,  de la sueur, du sang et des larmes, sans pour autant foncer tête baissée vers une mort suicidaire.
Avoir le droit de se questionner, ce n’est pas remettre en cause l’intégrité et l’allégeance au Royaume. Ce n’est pas ouvrir la porte à l’effronterie et au chaos, de toute façon, nous nous plierons aux décisions de ceux qui – de nombreuses fois par le passé – ont participé à notre sûreté commune.

Avoir le droit de se questionner, c’est simplement montrer que nous ne sommes pas stupides. Que nos propositions ne sont pas forcément rocambolesques, et surtout que l’unité n’est que plus forte lorsque chacun a le sentiment d’apporter sa pierre au phare qui se tiendra, immuable, face à la tempête. Si c’est la lumière de l’édifice qui guide les bateaux pour leur éviter tout naufrage, ce sont les fondations, ancrées dans la roche elle même, qui le font tenir debout.
Je me contenterai d’appeler à l’unité, toujours. Mais à l’unité intelligente, à la bravoure raisonnée, et à l’héroïsme raisonnable. Celui des petites gens que défendent nos valeureux héros, mais seraient-ils réellement héroïques, s’il n’y avait plus personne pour les acclamer et  conter leurs faits d’arme ?

 

Mairi Elisabeth O’Hara